Cépages rares, improbables voire oubliés

Au Bistrot d’Ariane à Lattes (Hérault)

CEPAGES RARES ET IMPROBABLES  au Bistrot d'ARIANE

 » Les vins sont dégustés en semi aveugle (liste connue). L’idée de cette dégustation un peu atypique, n’étant pas nécessairement de s’attarder sur les qualités organoleptiques des vins de manière purement analytique, mais plutôt d’essayer de cerner la personnalité de cépages rares ou singuliers dans leur environnement

LEN DE L’EN : VDP du Comté Tolosan, Domaine de Genouillac « Burgale » 2009 **
Parfois orthographié lendelel, il s’agit d’un cépage du vignoble de Gaillac. Signifiant « Loin de l’œil » il est nommé ainsi car ses baies se trouvent souvent loin du bourgeon sur le rameau de vigne. Remplacé par le mauzac après la crise du phylloxéra, il reconquiert progressivement la rive gauche du terroir de Gaillac et occupe désormais environ 630 hectares. Assez précoce, il peut être très alcoolique à surmaturité. Sur la cuvée « Burgale », il est ici assemblé avec du chasan et du sauvignon.

Robe pale, claire, finement grisée. Nez assez discret, sans grande profondeur, alors qu’on pourrait s’attendre à un peu plus d’explosivité avec le sauvignon en complément. Notes d’agrumes et de pierre mouillée. Très sec en bouche, la matière développe peu d’intensité et de densité. L’ensemble manque de relief et parait un peu léger. Très simple d’expression.

Terret Gris : IGP Pays d’Oc, Domaine de la Fadèze 2011 ***
Le terret gris est une mutation grise du terret noir et, à l’exception de la couleur de ses bais, présente des aptitudes comparables. Sa surface de plantation est en nette régression depuis le milieu du XXe siècle : en 2011, les terret blancs et gris ne représentaient que 69 hectares cultivés. Frais, léger et sec, le terret servait au siècle dernier à la confection des vermouths et était employé à la distillation pour la production des eaux-de-vie du Languedoc.

Robe paille, limpide et brillante. Note un peu amylique, banane, évoluant vers le zeste d’orange et une touche d’abricot. Beau volume à l’attaque, renforcé par une trame aromatique relativement présent. La matière tend à se resserrer en milieu de bouche, sans doute due à un SO2 encore prégnant. L’acidité assez basse lui confère néanmoins un certain gras. Allonge moyenne, finale qui sèche un peu. Un vin jeune mais au profil (notamment aromatique) qui s’avère intéressant.

Riesling : Vin de France (Languedoc), Domaine de la Colombette 2010 **(*)CEPAGES RARES ET IMPROBABLES  au Bistrot d'ARIANE
Rien de bien rare dans le riesling évidement, mais plutôt une origine improbable puisqu’il est ici planté en terres 
Languedociennes, prés de Béziers, par un domaine plutôt coutumier de ce genre « d’extravagance».

Robe intense, or profond. On oublie le pétrole (maturité ?), ici le nez s’exprime plutôt par des arômes de fruits murs, miel, pain d’épices et quelques touches de chocolat blanc, qui le rende ainsi difficilement identifiable. Attaque finement perlante, lui apportant de la vivacité. Matière précise et droite tout au long de la bouche, avec une acidité assez marquée, des notes de miel et une pointe saline (serait-elle finalement inhérente au cépage ?). Belle finale, salivante et rémanente. Original, intéressant, et plutôt réussi ce jour.

Gringet : Vin de Savoie, Domaine Ayse « le feu » 2010 **

Le gringet est un cépage autochtone de Haute-Savoie ; sa surface de plantation n’a jamais excédé les 30 hectares recensés et uniquement dans cette région. Longtemps considéré comme un clone du savagnin, les dernières analyses ADN ont pu démontrer qu’il n’en était rien. C’est un cépage autorisé dans l’AOC vin de Savoie sans dépasser 30% de l’encépagement de l’exploitation. La cuvée « le feu » du domaine Ayse est un 100% gringet.

Robe dorée à tendance légèrement cuivrée sur le disque. Nez un peu baroque, décadent, surfant sur des notes oxydatives type pomme au four, tarte tatin, pâtisserie, caramel, miel… En bouche, ça part un peu dans tous les sens et il faut reconnaitre que l’ensemble manque un peu de précision. Matière néanmoins riche, présente, dense, bien ciselée par une belle acidité. Toujours sur des notes de pomme chaude, la finale manque pourtant d’allant et parait moins intense que la bouche. Une bouteille peut-être un peu fatiguée.

GRENACHE GRIS : IGP des Sables du Golf du Lion, Vignoble Listel « tête de cuvée » 2010  –
Contrairement à sa variété rouge, mais aussi blanche, le grenache gris reste assez peu représenté dans le vignoble méridional (1574 hectares cultivés en 2011) et on le trouve plutôt en complantation dans les parcelles de vignes où il est souvent vinifié en VDN. Outre le fait d’être vinifié seul et en rosé, sa particularité supplémentaire ici, dans le vignoble de Listel, est sa culture sur sable, et donc avec des variétés « franches de pied » (sans porte greffe).

Mais ce ne sera pas pour cette fois, le vin étant bouchonné…

ARAMON : Vin de France, Domaine de Sainte Croix 2009 ***CEPAGES RARES ET IMPROBABLES  au Bistrot d'ARIANE
En grande régression depuis le milieu du 20e siècle, l’aramon fut pourtant un cépage de vin « populaire » pendant prés d’un siècle. Apprécié pour sa résistance à la maladie, notamment face à l’oïdium qui fit des ravages au milieu du 19e siècle, mais aussi et surtout pour ses très généreux rendements (selon Pierre Galet, il s’agit sans doute du cépage le plus fertile au monde !), il contribua à la production de masse de vins de table légers au moment de la révolution industrielle. Ce vin est issu de très vielles vignes plantées entre 1900 et 1905.

Belle intensité de robe, sur des tons cerise/grenat. Petites touches végétales au nez : poivre vert, bâton de réglisse, bouquet garni, avec un fond viandé. L’attaque est franche, assez vive, puis la matière se place sans grande densité, mais avec de belles notes poivrées et fruitées. Les tanins demeurent assez vifs et se resserrent en fin de bouche. Allonge moyenne, sur les fruits rouges. Assez bien dans le style, malgré tout.

ARAMON : IGP Coteau du Libron, Domaine Emile et Rose 2011 **
Robe jeune, cerise, violine, avec quelques reflets bleus. Le nez distille quelques notes de groseille acidulée, grenadine, avec une petite pointe d’acétate. La bouche est souple, en demi-corps, mais relativement croquante autour de petits tanins plutôt fins. La finale ne présente pas beaucoup de caractère et se laisse un peu déborder par l’alcool (manque de densité), mais l’ensemble présente une intéressante personnalité.

CHATUS : VDP de l’Ardèche, Domaine de Grangeon 2007 *(*)
Cépage rare, qui n’a jamais dépassé plus de 60 hectares cultivés en France depuis les années 50. On rencontre le chatus en Ardèche, mais également dans le Dauphiné et au nord de l’Italie. Il a l’avantage d’être peu sensible au mildiou et à l’oïdium et donne un vin riche en couleur. Ce vin est la grande cuvée du domaine, il est élevé deux ans en barriques.

Robe pourpre, relativement sombre, qui évoque la syrah. Premier nez un peu réduit, avec quelques notes animales, puis s’ouvrant sur le fumé et se développant sur les épices douces et la noix de coco. Ample et franc à l’attaque, le vin s’impose par une bonne présence en bouche, mais l’ensemble se marque d’un élevage présent, voir dominant dans la saveur et la trame tannique. Finale sur des notes de bois secs. Difficile à interpréter pour lui-même ainsi, dommage…

GAMAY DE BOUZE : VDP du Jardin de France, Henry Marionnet 2007 ***
Le Gamay de bouze est une mutation du gamay, mais avec un jus bien plus coloré, proche du gamay teinturier. Il serait originaire de Bourgogne et plus précisément du village de Bouze. Ses aptitudes culturales et agronomiques sont proches de celles des autres gamays. On dit même de lui que c’est le « père » de tous les autres. 190 hectares sont recensés en France en 2011. Chez Marionnet, il est cultivé franc de pied.

Robe trouble, paraissant évoluée, tirant sur le grenat. Nez assez singulier, par moment médicamenteux, puis bourgeon de cassis, pivoine, guimauve. La bouche se marque de quelques notes végétales, des tanins souples et flottants, sans grande intensité. Allonge moyenne, marquée par des notes végétales et quelques amers. Le vin semble avoir passé son plateau de maturité.

ŒILLADE : IGP du Mont Baudile, Capitelle des Salles « Caminaïre » 2011 **
Cépage de table, on rencontre l’œillade dans quelques vignobles du Languedoc de manière très sporadique. Il est souvent confondu avec le cinsault à cause de la ressemblance de leurs fruits. Vinifié, il donne des vins peu colorés et souvent assez légers. Dans cette cuvée, l’œillade est assemblée à proportion égale avec du cinsault.

Robe rubis brillante, jeune, intense. Le nez est peu avenant, sur des notes primaires, lie de vin, métal et herbes fraiches. Changement de registre en bouche, car si elle s’aborde de manière plutôt simple et facile, la saveur y est plus agréable qu’au nez. Vin coulant, à l’acidité basse. L’ensemble manque de relief, de fraîcheur et fini un peu pataud, mais un peu frais, il est assez agréable.

ABOURIOU : Côte du Marmandais, Elian da Ros 2010 **
Originaire du Lot-et-Garonne, ce cépage fût apprécié à l’époque (fin du 19e siècle) pour sa résistance aux maladies ; son débourrement précoce l’expose toutefois aux gelées printanières. C’est un cépage assez rustique, tannique et peu acide. Exclu de bons nombres de vignobles classés en AOC, sa culture est en régression depuis les années 50 (300 hectares environ en 2011). Il est ici assemblé avec 10% de merlot.

Robe trouble, au ton grenat. Joli nez, dégagé, ouvert, fin, sur les fruits rouges, les épices et quelques parfums floraux. Bouche facile d’approche, souple, gouleyante, ronde, avec des tanins discrets moyennement structurés. La finale se marque de quelques notes de fruits secs et cacahouète, signe, peut-être, d’un petit manque de protection. Là aussi, une approche plutôt intéressante du cépage, mais quelque peu gâchée par le manque de précision du vin.

MAUZAC NOIR : VDP des Côtes du Tarn, Robert et Bernard Plageoles 2004 ***
Sans doute le cépage le plus rare de cette série, et non répertorié sur le catalogue des variétés de vignes cultivés en France. Selon l’ampélographe Louis Levadoux, il ne s’agirait pas d’une mutation du mauzac blanc mais plutôt du valdiguié ou du baroque. Robert Plageoles l’a trouvé au conservatoire national des cépages à Vassal, au milieu des 3800 variétés conservés. Il a importé et cultivé sur son domaine.

Robe peu colorée, cerise claire, tirant sur le rosé. Nez détonant, singulier pour un rouge, sur des parfums de miel, d’eucalyptus, de bonbon arlequin, de fruit de la passion. La bouche est proche d’un rosé de pressurage, plus vineuse que tannique, ultra simple dans sa forme, presque acqueuse et avec des tanins imperceptibles. Finale courte. Pourquoi pas, mais le vin manque clairement de chair, l’âge ne l’aidant surement pas.

PRUNELARD : VDP des Côtes du Tarn, Robert et Bernard Plageoles 2004 **(*)
Cépage du sud-ouest, visiblement originaire de la région de Gaillac. On lui prête une parentée avec le côt (très proche en terme de ressemblance). Quasiment disparu il y a quelques années, ce cépage semble connaitre un regain d’intérêt depuis la fin des années 2000 (mais seulement une trentaine d’hectares recensés). Il peut donner des vins assez charpentés et équilibrés.

Robe grenat, évoluée, trouble, au disque orangé. Nez tertiaire, animal, jus de viande, cuisson, olive noire, cuir et tabac. Beau volume en bouche, mais là encore, on n’est pas assaillis par la puissance et la concentration du vin. Les tanins semblent un peu fatigués, rustiques, un brin râpeux. La finale manque cruellement de fruit, il aurait été intéressant de le voir plus jeune.

A l’issu de la dégustation, le repas fut accompagné du petit verdot du Domaine de l’Orviel **, d’un aramon 2011 du domaine de Sainte Croix ***, élégant et friand ; puis d’un alicante bouchet 1999 du Château de Puech-Redon **, rustique et un peu marqué par son âge ; et enfin d’un ondec 2010 (Gaillac doux) du Domaine Plageoles***, assez tendre et bien équilibré et d’un romorantin du Domaine Gendrier « tendresse » Cours-Cheverny 2005 **, légèrement oxydé fruité et d’une tendre douceur.

CEPAGES RARES ET IMPROBABLES  au Bistrot d'ARIANE

Une dégustation difficile où il a fallu jongler entre les millésimes, les régions et les personnalités de chaque cépage ; où il fallait s’adapter et se « re-étalonner » à chaque vin. On ne peut pas vraiment dire que la qualité ait été au rendez-vous, comme attendu sans doute (légère déception sur le Belluard toutefois, un peu en dessous de ce qu’il aurait du être). En étant un peu provocateur, je pourrais dire que je comprends mieux pourquoi certains cépages ont quasiment disparu aujourd’hui ! Toutefois, et à l’exception du chatus de Grangeon et du gringet de Belluard, n’oublions pas que, d’une part, ceux-ci n’ont pas été nécessairement cultivés et vinifiés dans le but de produire des grands vins (vinification carbonique, élevage court en cuve, etc.) et/ou d’autre part, se sont souvent des cépages connus pour leur légèreté et simplicité (aramon, œillade, terret, etc.). De plus, il faut ajouter que le choix de goûter des millésimes un peu âgés n’a pas non plus joué en leur faveur. Et puis pour ma part, j’ai plutôt abordé cette dégustation avec comme objectif d’essayer « d’interpréter » les cépages plutôt que de « juger » les vins. Une dégustation difficile donc, mais loin d’être inintéressante au final. En effet, alors que 80 à 90% de vins que nous buvons régulièrement tournent autour des 12-15 mêmes cépages, ce genre de dégustation, plutôt ludique et amusante, nous rappelle qu’il en existe une très grande variété, en France et dans le monde. Selon les sources on estime leur nombre entre 5000 et 7000 (variété Vitis Vinifera). Une richesse et une diversité qu’il est toujours bon d’explorer parfois, grâce à la ténacité de quelques vignerons curieux.

Pour finir, je ne peux m’empêcher de citer cette phrase de l’américain Randall Grahm (Domaine Boony Doon) « Je me considère un défenseur de l’étrange et de l’hétérodoxe, des cépages vilain petit canard, dont leur existence est menacée par le paradigme dominant caberno-chardocentrique ». Tout est dit ! )

Ce commentaire est proposé par Nicolas Bon (www.vin-terre-net.com)

Sources et références :

http://plantgrape.plantnet-project.org/

– Cépages et Vignobles de France, Tome 2 de l’ampélographie Française – Pierre Galet

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